Être une femme seule en Malaisie

Une journée normale commence, je file à la cuisine de l’auberge prendre mon petit-déjeuner. Moi qui suis habituellement seule à ce moment-là, les voyageurs préférant se lever très tard pour éviter les étouffantes chaleurs matinales, je découvre avec surprise une femme d’une trentaine d’années qui sirote son café près du ventilateur. J’apprends qu’elle est Hollandaise, et qu’elle voyage seule à vélo depuis la Thaïlande. Elle est arrivée à Malacca la veille, après avoir parcouru pas moins de mille kilomètres partout en Malaisie. Lorsqu’elle me demande ce que je pense de ce pays et de cette ville, je réponds « je trouve l’atmosphère très agréable… mais être une femme seule ici m’empêche de tout apprécier ». La Hollandaise me regarde avec surprise et intérêt : « Je ne suis donc pas folle ! » s’exclame-t-elle. Elle m’avoue que, si son périple à vélo s’est déroulé sans encombre en Thaïlande, elle a du mal à se sentir à l’aise en Malaisie à cause du regard des hommes, des bruits vulgaires qu’ils laissent échapper à son passage, des « are you alone ? Do you want to fuck ? » qu’elle récolte lorsque les scooters la dépassent sur la route. Pourtant, elle fait l’effort de se couvrir jambes et épaules. Elle craignait d’être paranoïaque, mais je lui fais part à mon tour de mes impressions négatives.

Les regards des hommes Malais et Indiens sont en effet pesants, ceux des femmes voilées sont quant à eux quasiment méprisants. Qu’on soit en pleine journée ou en début de soirée, les regards sont là. Que pensent-ils ? Que jugent-ils ? Si les trois premiers jours je sortais en débardeur ou en robe, les regards et réactions que je suscitais sur mon passage m’ont fait réfléchir. Mon guide du routard indique que « plus une femme est habillée, plus elle est respectée ». Exit shorts et hauts à bretelles, me voilà donc couverte des chevilles aux épaules, et tant pis si il fait trente-cinq degrés. Mais les regards sont toujours là. Est-ce ma démarche ? Mon attitude ? Le simple fait que je sois étrangère ? Ma frustration augmente quand je remarque que les Chinoises locales, et autres touristes bridées, attirent beaucoup moins le regard des mâles malaisiens, malgré leurs shorts souvent courts et leurs débardeurs légers.

Une discussion avec une Française de l’auberge m’a rassurée : elle aussi m’a confié ne pas se sentir à l’aise dans ce pays, et elle a d’ailleurs choisi de voyager quelques jours avec un autre Français rencontré dans une auberge de Kuala Lumpur, juste pour pouvoir « sortir sans se prendre la tête ». Elle a effectivement senti un changement notable dans le regard des gens depuis qu’elle voyage avec lui. Je ne suis donc pas parano : il existe bien un malaise à être une femme seule ici. Au fur et à mesure de mes conversations avec certains locaux, je commence comprendre qu’il s’agit véritablement de cela, être une femme seule. On me recommande d’être accompagnée aussi souvent que possible quand je sors, de ne pas aller dehors quand la nuit est tombée, et de ne pas me promener à pied trop longtemps. Et surtout, de « rester loin des Indiens ».

En effet, il m’était arrivé de me sentir très mal à l’aise dans les restaurants indiens, notamment lorsque les serveurs se regroupaient au fond de la pièce en me regardant, me montrant du doigt et m’adressant des sourires peu agréables. Lorsque que j’ai pris des taxis dont les chauffeurs étaient Indiens ou Malais, j’avais souvent le droit à une attitude très froide où les seuls mots qui m’étaient adressés concernaient le prix de la course. Enfin, me promener dans les quartiers indiens est loin d’être agréable : les regards lourds et les « heeeeey giiiirl, where you go ? » m’ont rapidement fait passer l’envie de zoner à la recherche de supérettes indiennes.

Il s’agit là d’un point sensible : pourquoi seulement les Indiens et, dans une certaine mesure, les Malais ? Cela fait maintenant plus d’un mois que je suis ici, et je n’ai effectivement jamais eu le moindre souci avec les hommes chinois. Prenons l’exemple des taxis : à chaque fois que j’ai fait une course avec un chauffeur d’origine chinoise le trajet était très agréable, avec le plus souvent une conversation sur les raisons de ma présence en Malaisie, malgré leur anglais parfois bancal et mon mandarin peu étoffé. Cela s’applique également aux restaurants : ceux tenus par les Chinois me mettent infiniment plus à l’aise, et j’y suis traitée avec un respect fort convenable.

Je dis qu’il s’agit d’un point sensible parce que j’ai l’impression de tomber dans le piège du culturalisme : les Indiens et Malais sont comme ça, les Chinois sont comme ça… ce n’est pas forcément constructif à mon analyse de catégoriser ainsi les hommes locaux. J’ai conscience qu’il y a certainement différents degrés, que chaque Malaisien ne réagit pas de la même façon face à une femme étrangère seule. Je tiens également à préciser que je ne me froisse pas des regards qui sont simplement curieux, qu’il est normal de susciter dans des endroits où peu de voyageurs sont passés avant nous. Hier dans un coin de Little India, un vieil indien s’est adressé à moi en tamoul. Il n’y avait rien de malsain dans son regard appuyé. D’ailleurs, lorsque je lui ai répondu dans un tamoul très rudimentaire (en gros j’ai dit « moi – tamoul – non ») que je ne parlais pas cette langue, il s’est simplement exclamé « why you looking tamil-style ? ».

Ce qui me dérange, au-delà du sentiment de ne pas pouvoir profiter librement de tout ce qui s’offre à moi en Malaisie, c’est qu’une femme seule, et donc visiblement indépendante, qu’elle soit locale ou étrangère, soit ainsi mal perçue, même si son attitude n ‘a rien de provocant. Ce n’est certainement pas le seul pays où ça se passe ainsi… je pense à l’Inde, entre autres, où je ne me suis encore jamais rendue seule. L’indépendance d’une femme n’est pas quelque chose d’évident pour toutes les cultures. Je me trouve dans une position inconfortable : j’ai envie de m’adapter et de comprendre le pays où je suis tout en sachant que je ne peux pas renier certains principes qui me sont importants. Je n’ai pas honte d’être une femme seule ici, et j’ai du mal à accepter le fait que je devrais en avoir honte et l’afficher le moins possible. « Vous êtes seule en Malaisie ? Vous êtes une jeune femme très indépendante alors ! » m’avait dit un chauffeur de taxi à Kuala Lumpur. J’ai apprécié qu’il l’ait formulé ainsi, au lieu de me dire « courageuse » comme de nombreux autres locaux.

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Le marché de nuit du Chinatown de Melaka, que je n’aurais pas pu découvrir si un couple de Français et un couple d’Argentins n’avaient pas eu la gentillesse de me proposer de venir avec eux.

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3 commentaires


  1. C’est tout l’intérêt de ton voyage en fait. Tu amènes déjà, dans ta façon de voyager et de travailler ton mémoire, quelque chose de ta vie en France, de ta culture française, de ton identité, cette possibilité d’être seule et indépendante, ce qui n’est pas toujours possible pour une femme dans certains pays orientaux. Tu dis d’office d’où tu viens (en étant seule) et te fait repérer comme telle. Croisements de regards.
    Alors ça peut agresser l’Autre dans sa différence. Autant éviter le danger en étant le plus souvent accompagnée, en effet. Ce n’est pas une question de honte mais de décalage total culturel.


  2. J’oublie parfois ce que c’est d’être une femme ! Etant de la gent masculine, ça me met un peu mal à l’aise ton expérience qui est relatée ici.

    Sans ça, j’ai été surfé sur tes autres billets. Ton regard est captivant et pertinent. J’aime beaucoup. Merci pour le partage.


    1. Merci beaucoup pour ce commentaire, ça me fait très plaisir que mes articles soient appréciés.
      Je vais de ce pas m’atteler à la lecture de Made in Asie, en commençant par le carnet de voyage en Mongolie. Je pense que ton blog va beaucoup me plaire !

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