Le droit de rester 2

Une année s’est écoulée depuis mon dernier article sur l’obtention de mon visa. Puisqu’il n’était valable qu’un an, il a bien fallu que je le renouvelle le mois dernier. C’était moins compliqué que l’an dernier, mais j’ai quand même un peu galéré.

Avant d’aller plus loin, je dois éclaircir un point administratif important : le visa que nous demandons à l’Alliance Française est le visa « volontaire », qui est normalement destiné aux personnes étrangères travaillant gratuitement ou contre une très modeste somme d’argent pour subvenir aux besoins minimaux. À l’Alliance, nous recevons plus du double du salaire moyen équatorien, ce qui met en doute le bien-fondé de nos demandes pour cette catégorie de visa. Cela ne posait pas trop de problèmes jusqu’à maintenant (et vous voyez sûrement où je veux en venir).

Depuis octobre 2017, il est possible de prendre un rendez-vous en ligne sur le site de la « chancellerie » équatorienne pour faire sa demande de visa. Fini la file d’attente à deux heures du matin ! Le 5 février, date à laquelle j’ai obtenu un rendez-vous, je monte donc à bord du bus départemental pour Azogues. J’essaie de me rassurer en me disant que les quelques collègues qui y sont allées avant moi ont fini par obtenir leurs visas. Cette année, il y a quelques nouveautés dans les documents à fournir pour la demande : le casier judiciaire français apostillé par l’État (merci à Evelyne et à mes parents), sa traduction apostillée par un notaire équatorien, les fiches de paie de l’Alliance Française, et une « declaración juramentada » (lettre officielle apostillée par un notaire dans laquelle je promets de prêter gratuitement mes services à l’Alliance – document en contradiction avec les pièces justificatives précédentes).

J’arrive au terminal de bus d’Azogues une heure avant mon rendez-vous. Je parcours à pied les deux kilomètres qui me séparent du CAC (« Centro de Atención Ciudadana »), admirant les vaches sur les terrains vagues et prenant en pitié les chiens errants qui fouillent dans les poubelles. Juste avant d’arriver au bâtiment, je remarque sur ma droite une petite entreprise qui « se charge de vous aider dans vos démarches de visas pour les États-Unis ». Je souris.

J’entre dans le service des visas du CAC, j’attends qu’on m’appelle. Je suis assise face à une ligne d’employés au regard vide. Certains remplissent des cartons, et saluent bruyamment leurs collègues. En laissant traîner mon oreille, j’apprends que la quasi-totalité du personnel change de service. Je suis arrivée à temps, je garde un mauvais souvenir des stagiaires en formation de l’an dernier. Un couple de Vénézuéliens passe devant moi, et se précipite au bureau d’une employée brune assez sérieuse. J’écarquille les yeux d’horreur : je reconnais cette brune. C’est devant elle que j’avais fait une scène l’année dernière à Cuenca, avant le transfert des bureaux à Azogues, quand elle m’avait dit que c’était illégal de gagner autant d’argent avec un visa de volontaire. Oups.

Le couple de Vénézuéliens lui demande quelque chose, elle leur répond sèchement : « est-ce que vous vous appelez EONNE MAOURÉENE YVONNE CLARA ? ». Je sens mon estomac glisser vers mes talons. Je me lève, reconnaissant mon identité, et prend la place des Vénézuéliens qui ont essayé de gruger. Je prie pour que l’employée brune (je ne sais toujours pas son nom) ne me reconnaisse pas. Je lui dépose mon dossier, elle examine chaque document de manière très scrupuleuse. Cette employée est intègre, je ne peux pas lui reprocher ça. J’essaie de dissimuler mon stress et de me montrer la plus courtoise possible.

La première remarque tombe : « Hum… ce document n’a pas été signé par le notaire ». Elle me tend la traduction de mon casier judiciaire. Il y a bien une signature, mais il en fallait une deuxième. J’ai oublié de retourner chez le notaire pour cette contre-signature. Je baisse les yeux, et murmure un « ¡Qué pena! » (« quel dommage ! » – alors que dans ma tête je m’insulte de vingt manières différentes). L’employée examine maintenant mes fiches de paie. Je tremble, et j’ai raison :

L’EMPLOYÉE : Ah, l’Alliance Française… Vous savez que vous ne pouvez pas avoir de visa volontaire avec ce document. C’est un salaire que vous gagnez, il faut un visa de travail.

MOI : Oui, j’en ai conscience, mais regardez, ce n’est pas écrit « salaire », c’est écrit « subvention ». (hypocrisie à fond)

L’EMPLOYÉE : Ce n’est pas seulement ça, c’est écrit « nom du salarié » sur cette fiche !

MOI : Vous avez raison… je n’ai pas de chance alors, puisque ma collègue qui est venue le mois dernier a présenté ces documents, et on ne lui a rien dit. *regard de chat suppliant*

L’EMPLOYÉE : *soupir* … Je suis désolée, je ne peux pas accepter ce document. Par contre, si vous avez un compte bancaire, vous pouvez me donner les relevés des six derniers mois. Il faut qu’une rentrée d’argent apparaisse régulièrement.

MOI : Une rentrée d’argent, comme… mon salaire ???

L’EMPLOYÉE : Oui, c’est ça. Vous avez un compte bancaire ici ?

MOI : Oui, avec mon mari. *grosse boulette grosse boulette grosse boulette*

L’EMPLOYÉE : Votre mari ? Hummm,  c’est étrange, parce que sur la « declaración juramentada », le notaire a écrit que vous étiez célibataire.

MOI : Ah, d’accord.

L’EMPLOYÉE : Mais vous êtes mariée ou pas ?

MOI : Oui… (j’ai envie de m’enfuir)

L’EMPLOYÉE : C’est pas bien de mentir… pourquoi le notaire a écrit que vous étiez célibataire ?

MOI : Parce que l’an dernier quand j’ai fait mon visa, vos collègues ont essayé de changer mon état civil, et ça a fait planter le système. Du coup, dans les registres équatoriens, j’apparais comme célibataire.

L’EMPLOYÉE : Bon, vous devez donc modifier trois choses dans votre dossier. Revenez aujourd’hui avant 15h avec les nouveaux documents.

MOI : Aujourd’hui ? Je dois refaire tous les documents à Cuenca, c’est à une heure de bus, et il est déjà 11 heures. On peut dire demain plutôt ?

L’EMPLOYÉE : Si vous ne le faites pas aujourd’hui, vous deviendrez illégale, et vous devrez payer une amende.

MOI : Très bien. À tout à l’heure.

Et s’ensuit une course intense dans Cuenca, avec trois étapes différentes :

1- El Banco Bolivariano, où j’ai appris que demander un relevé de compte de 6 mois coûtait 6 dollars et demandait les compétences de trois employés différents.

2- L’Alliance, pour re-remplir le formulaire de demande de visa et chercher un peu de réconfort auprès de Thomas.

3- Le notaire, pour refaire un document et demander la signature manquante. Chez ce notaire, l’employée de l’accueil parle français et est toujours très heureuse de bavarder un peu. On commence à se connaître. Ça m’a redonné courage.

Après toutes ces aventures, je suis de retour au service des visas à temps, et l’employée brune accepte tous mes documents.

J’ai reçu un mail trois semaines plus tard, m’invitant à récupérer mon visa. J’AI GAGNÉ !!!!

Mais ce n’est pas encore terminé… quand je suis allée retirer mon visa la semaine dernière, l’employée qui m’a reçue ne m’a pas laissée partir facilement :

L’EMPLOYÉE : Voici votre visa.

MOI : « Muchas graaaaaacias ! »

L’EMPLOYÉE : Ce n’est pas terminé. Vous devez maintenant…

MOI : Faire valider le visa au rez-de-chaussée, je sais.

L’EMPLOYÉE : Non, ce n’est plus nécessaire.

MOI : Ah… (la peur me saisit) Alors je dois faire quoi ?

L’EMPLOYÉE : Reprendre un rendez-vous sur Internet pour faire votre carte d’identité équatorienne.

MOI :  Euh… quoi ? C’est obligatoire pour les étrangers ? Parce qu’aucun de mes collègues ne l’a fait.

L’EMPLOYÉE : Si si, maintenant c’est obligatoire, dites-le à vos collègues.

MOI : D’accord…

L’EMPLOYÉE :  Vous devrez compléter le dossier avec toutes les pièces justificatives avant de venir au rendez-vous à Azogues. On vous donnera ensuite un document qui vous permettra de faire la carte d’identité à Cuenca. Faites-le vite. Au revoir.

À SUIVRE…

3 commentaires sur Le droit de rester 2

  1. Ton article rend bien compte des difficultés que tu as rencontrées…. heureusement que tu sais maîtriser tes émotions et que tu as l’intelligence de la situation…. On comprend bien que la colère, l’impatience ne feraient que retarder les choses…..
    Tu as réussi: je partage ton soulagement…
    Le dernier RDV à venir à Azogues sera une simple « formalité »…..encore un peu de patience et de courage…. Tiens-nous au courant….
    Tu écris très bien.
    On lit avec intérêt et fluidité. On s’imagine bien les échanges. On saisit bien ton analyse…
    Tu pourrais écrire des romans, des nouvelles…..

  2. Je partage au mot près les commentaires de Suzane !

    C’est un chapitre que tu n’oublies jamais, celui de l’administratif, il m’intéresse toujours un peu plus que personne, celui-ci…
    Quand tu penses que ton mariage a failli te mener à ta perte, c’est incroyable…!

    J’admire à mon tour la maîtrise de tes nerfs. Avec tout ce que j’hérite malgré moi de mes jeunes, je serais déjà rentrer avec un aller simple en France, à ta place !
    Merci pour le partage, même si c’est un vieil article maintenant !!!

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